Le Léman, un Grand Lac au temps des selfies
La planète compte 300 millions de lacs naturels mais seuls 387 d’entre eux, dont le Léman, méritent le label scientifique « Grands Lacs » en considération de leur taille (surface > 500 km²) et des propriétés particulières qui en résultent. Le premier objectif de l’exposé sera de rappeler le fonctionnement de la « machine Grand Lac » en partant du cas bien documenté du Léman et de quelques comparaisons. Une attention particulière sera portée aux propriétés spécifiques de ces lacs de taille XXL , à leurs connexions environnementales… services éco-systèmiques compris.
La plupart des Grands Lacs sont soumis depuis des décennies aux pressions agressives et néfastes des activités humaines locales (territoriales) et globales (planétaires). Malgré leur puissance de dilution et leur inertie, ces macro-écosystèmes affichent souvent plusieurs marqueurs de santé tels que transparence, état trophique, qualité piscicole, qualité des eaux, oxygénation… dans le rouge en lien avec des dynamiques pathologiques en cours. Tous les colloques consacrés aux Grands Lacs se concluent d’ailleurs sur le triste constat d’une généralisation de l’état dégradée de ceux ci. Seul une poignée de Grands Lacs dont le Léman, font figure d’exception.
Le Léman, après une entrée fracassante dans les années 1960-70 au palmarès des Grands Lacs pollués, retrouve, au début des années 2000, un « Bon Etat », c’est-à-dire de l’eau, des milieux et des usages de qualité, le tout associé à une « bonne mine » estivale (transparence et beau bleu comme « avant »). Un résultat remarquable, acquis non sans mal et qui résulte de décisions politiques combinant (1) à l’amont des réglementations visant la maitrise de l’usage et des rejets de polluants « vintages » prévalents à l’époque (phosphore des lessives en lien avec l’ eutrophisation, rejets industriels de « métaux lourds » en lien avec la contamination des produits de la pêche) et à l’aval (2) la mise en place d’un système adaptée de collecte et traitement des eaux usées dans l’ensemble du vaste bassin versant Lémanique (7975 km²). Cette « réhabilitation » du Léman, ses difficultés et ses limites, seront analysées dans la seconde partie de la conférence.
Néanmoins le succès obtenu bien qu’exemplaire, s’avère fragile : le Léman se heurte, en pleine convalescence, à une inflation sans précédent des pressions environnementales auxquelles le soumettent les activités humaines. Ces pressions diffèrent presque du tout au tout, en nature, en dispersion, en régime et en flux, de celles qui prévalaient dans les années 60-80. En matière de qualité des eaux, les pollutions émergentes sont loin d’être maitrisées : elles échappent en grande partie au système d’assainissement, sont bien plus diffuse, véhiculent un vaste cocktail chimique dont les effets résultent du cumul d’innombrables polluants xénobiotiques et sont aggravés par le changement climatiques, l’artificialisation du littoral… Le basculement en cours nous amène à court terme vers une pollution non ou peu collectable, très diluée, se développant hors d’atteinte de la règle pollueur payeur, difficiles à normer et comprenant des centaines de composés toxiques indestructibles dans la nature. La nouveauté de la situation est insuffisamment comprise par les « décideurs » rassurés par le système d’assainissement en place. Pourtant des signes de faiblesse se manifestent nettement. Ils touchent différentes composantes du système lémanique et indiquent des changements d’état à risque et des pertes discrètes de résilience mais ne se traduisent pas par des politiques préventives.
Alors, finalement comment va le Léman ? saurons-nous sauvegarder ce monument naturel qui semble si grand et intemporel ? saurons-nous faire prendre en compte ses limites , sa capacité de charge en premier lieu ? saurons-nous cesser de le livrer, dans le contexte aggravant du changement climatique, à des cocktails de micropolluants et de micro-plastiques ? à une exploitation débridée et artificialisante? Et pour tout cela, quels sont les leviers d’une action locale ? Ces questions qui se posent pour le Léman, démultipliées par l’énormité du lac et des enjeux , valent aussi pour bien d’autres lacs périalpins. Elles seront brièvement abordées dans la dernière partie de la conférence.
JM DORIOZ
Ancien Directeur de Recherche INRA
vice-président de l’ Association de Sauvegarde du Léman