La plus grande tourbière de Haute-Savoie sous le Grand-Epagny
Avez-vous déjà remarqué les larges fossés qui sillonnent le marais d’Épagny, au détour d’une course dans les commerces du Grand Épagny ?
Si vous observez attentivement, vous apercevrez peut-être quelques roseaux résiduels. Ils sont les derniers vestiges d’une époque pas si lointaine, où les parkings, les grands magasins et les moteurs n’étaient encore que marais, chevaux en pâture, grenouilles qui croassaient, ou prés mouillés dans lesquels les paysan·es coupaient la blâche (foin typique des marais) début août…
Nous sommes alors au XVIIIe siècle, au cœur de ce qui était probablement la plus vaste tourbière de Haute-Savoie (environ 150 hectares). À cette époque, même le climat était différent. Non seulement parce que le dérèglement climatique n’avait pas encore eu lieu, mais aussi parce que l’humidité constante du marais engendrait d’épais brouillards locaux, souvent tenaces. Les conditions de vie y étaient difficiles, mais les habitant·es avaient su tirer profit du marais : exploitation de la blâche transportée dans les prés périphériques pour le faire sécher, culture des céréales en périphérie, pâturage des troupeaux (vaches, chevaux, moutons, chèvres) dans le marais en mauvaise saison (de septembre à mai), puis en « vaine pâture », c’est-à-dire après la fauche.
À plusieurs reprises, les autorités ont encouragé les habitant·es à assécher (« assainir ») le marais. Pourtant, malgré les conséquences sanitaires de l’humidité et les contraintes agricoles qu’elle impliquait, la population restait réfractaire à l’idée de perdre cette ressource fourragère. De plus, l’ampleur des travaux exigeait des investissements financiers inaccessibles pour les paysan·es.
En 1836, les premiers grands travaux de drainage financés débutent. C’est alors que sont créés les deux canaux principaux, dont le canal Calvi, nommé d’après l’intendant à l’origine du projet. Mais rapidement, les canaux s’obstruent et en quelques années, le marais reprend son aspect naturel. C’est à partir de ces travaux que l’on commence à évoquer les premiers potentiels d’exploitation de la tourbe qui le compose… Et quelques années plus tard, une partie de la tourbière est exploitée pour en extraire des briques de tourbe (végétation de marais non décomposée), séchées puis utilisées comme combustible pour les hauts-fourneaux des industries de Cran. Quatre cents tonnes de tourbe sont extraites chaque année !
Un siècle plus tard, en 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, l’histoire du marais prend un nouveau tournant. Le gouvernement de Vichy décide d’investir massivement dans son assèchement et mobilise 450 ouvriers pour les travaux, motivé par la relance de la production agricole, de l’emploi et la recherche de combustibles.
Enfin, dans les années 1950-1960, la déprise agricole gagne la commune : les fermes sont abandonnées au profit d’exploitations plus vastes. L’urbanisation, les Trente Glorieuses, l’apparition des routes et des zones commerciales fera le reste : comme beaucoup de marais dans le monde et en France, cette zone humide, peu exploitable et inondable donc inconstructible, est progressivement transformée en zone commerciale à partir de 1964. Aujourd’hui, il ne reste de ce marais que quelques reliquats, moins de 8 hectares à peine perceptibles, qui préservent encore cette mémoire peu connue.
L’assèchement du marais d’Epagny est loin d’être un cas isolé. Les zones humides ont subi une destruction massive au cours des dernières décennies : en France, plus de 50 % ont disparu depuis le début du XXe siècle, et à l’échelle mondiale, près de 85 % des zones humides ont été perdues depuis 1700. Aujourd’hui, elles sont encadrées par une réglementation stricte et, dans de nombreux cas, bénéficient d’un statut de protection. La préservation des zones humides encore existantes est désormais une priorité sociétale, et leurs rôles écologiques, hydrologiques et climatiques sont largement démontrés mais il reste encore beaucoup à faire. Les équipes d’Asters-CEN74 travaillent activement en ce sens en menant des actions de restauration, de suivi et de sensibilisation sur les zones humides en co-construction avec les collectivités publiques pour assurer leur conservation à long terme.
! Anecdote : Avant l’arrivée du cadastre, l’unité de surface utilisée était le « journal », correspondant à la surface labourée en une journée par une personne. Cette unité variait selon les régions : en Savoie, 1 journal équivalait à environ 3 000 m².
Sources :
– État-Major français. (XIXe siècle). Carte de l’État-Major, IGN. [Carte topographique]. France.
– Bouverat, D. (2004). Histoire d’Épagny. [S.l.] : [s.n.].
Légendes photos :
- Manipulation des briques de tourbe extraites dans l’exploitation d’une tourbière en 1936 dans le canton de Fribourg en Suisse.©Glasson Musée gruèrien Bulle
- Évolution du marais d’Epagny en 2 siècles ©Asters-CEN74.